
Notre-Dame de Paris est la comédie musicale de Luc Plamondon et Richard Cocciante créée le 16 septembre 1998 au Palais des Congrès de Paris, dans une mise en scène de Gilles Maheu. Portée par Garou, Hélène Ségara, Daniel Lavoie, Bruno Pelletier, Patrick Fiori, Julie Zenatti et Luck Mervil, elle reste le plus grand succès du genre en France.
Trois ans d’écriture avant le premier lever de rideau
Le projet naît en 1993. Luc Plamondon sort du succès durable de Starmania, monté depuis 1978, et de l’échec de La Légende de Jimmy, créée en 1990. Il cherche une grande histoire déjà connue du monde entier. Le roman de Victor Hugo lui en offre une : sur les six cents pages qu’il lit, il note une trentaine d’idées de chansons.
Restait la musique. Plamondon se souvient de mélodies écrites peu avant par Richard Cocciante, remisées dans des tiroirs et réservées à un futur grand projet. Le compositeur hésite. « J’avais d’abord assez peur de m’attaquer à un tel monument de la littérature française », reconnaît-il dans le récit de la production repris par Wikipédia.
De 1994 à 1996, les deux auteurs consacrent trois années pleines à l’écriture et à la composition. Le résultat dure près de trois heures : presque une heure passe à la coupe. C’est à ce stade qu’arrive Gilles Maheu, homme de théâtre d’avant-garde qui avait signé dans sa jeunesse un ballet consacré à Esmeralda et ses trois amoureux. Le texte final porte la trace de l’actualité de l’époque, avec des échos au mouvement des sans-papiers de 1996 et au refuge de l’église Saint-Bernard.
Trouver un producteur prend plus de temps que prévu. Trois refus d’importance tombent avant que Guy Darmet, directeur de la Maison de la Danse à Lyon, ne présente Plamondon à Victor Bosch, patron du Transbordeur. Rendez-vous est pris avec Charles Talar, qui accepte de produire l’album et le spectacle avant même d’avoir entendu une note. Le Palais des Congrès réserve l’automne 1998. Le contrat est signé en janvier 1997.
L’idée de Belle est née devant un film de 1956
Plamondon a raconté avoir eu l’intuition de Belle après avoir vu le Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy, sorti en 1956 avec Anthony Quinn et Gina Lollobrigida. Cette chanson sert de test : c’est en découvrant ses paroles que Cocciante se laisse convaincre du projet. Cinq ans plus tard, elle devient le déclencheur commercial de toute l’œuvre.

Le disque d’abord, le plateau ensuite
La méthode qui fait basculer le spectacle tient en une inversion : le public connaît les chansons avant d’avoir vu la scène. Un album studio de seize titres paraît en 1997, un an avant la première. Sur ce disque, Esmeralda est chantée par l’artiste israélienne Noa, qui renoncera ensuite au plateau.
Quatre titres sortent en single et occupent radios et télévisions dans l’année qui précède la première :
- Vivre, dont le clip montrait la cathédrale reconstituée par ordinateur
- Belle, portée par le trio Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori
- Le Temps des cathédrales, morceau d’ouverture confié à Gringoire
- Dieu que le monde est injuste, interprétée par Garou
Charles Talar accompagne cette diffusion d’une campagne au long cours, avec des réunions hebdomadaires réunissant créateurs, production et agence de promotion. Le coup d’envoi visuel est spectaculaire : une fresque de 700 mètres carrés placardée sur la façade du Palais des Congrès un an avant la première, réalisée par Maxime Ruitz et Alain Siauve.
Côté son, Cocciante s’entoure de Serge Perathoner aux claviers et de Jannick Top à la basse pour les arrangements, avec Claude Engel aux guitares et Marc Chantereau et Claude Salmiéri aux percussions. Les cordes sont enregistrées à Rome. L’album original est mixé au studio Artistic Palace à Paris, tandis que la version intégrale est captée en public au Palais des Congrès en octobre 1998.
Le carré amoureux qui tient toute l’intrigue
L’action se situe à Paris en 1482. Gringoire, troubadour, raconte une histoire dont il a été témoin. Les Bohémiens conduits par Clopin arrivent dans la ville et comptent s’y installer. Claude Frollo, archidiacre de la cathédrale, s’y oppose et se sert du pouvoir de l’Église pour convaincre Phœbus, chef des archers du roi, de les expulser.
Ce qu’il n’avait pas prévu : parmi ces sans-papiers se trouve Esmeralda, dont le jeune chevalier tombe amoureux au premier regard. Elle est protégée par Clopin depuis la mort de ses parents et règne sur la Cour des miracles. Naïve, elle succombe au charme de Phœbus sans savoir que deux autres hommes la désirent.
Le nœud dramatique tient dans cet enchevêtrement :
- Phœbus doit épouser Fleur-de-Lys, jeune fille de bonne famille qui n’a aucune intention de partager son fiancé.
- Frollo aime Esmeralda alors que son statut de prêtre le lui interdit, et ce désir le détruit.
- Quasimodo, le sonneur de cloches, aime lui aussi la bohémienne, tout en vouant une confiance aveugle à Frollo, qui l’a élevé après son abandon.
La partition suit cette tension jusqu’à sa résolution funèbre. Le trio Belle arrive à la fin de l’acte I, au moment où les trois hommes formulent leur désir face au public. L’acte II bascule dans le procès, la torture et l’attaque de la cathédrale par les gueux, avant que Quasimodo ne referme le spectacle avec Danse mon Esmeralda.

Sept voix pour sept rôles : la distribution de 1998
Le recrutement a été massif. Près de quatre cents chanteurs ont été auditionnés des deux côtés de l’Atlantique pour sept rôles, et six cents danseurs et acrobates pour seize places. La troupe finale venait de douze pays, complétée par une quarantaine de techniciens, machinistes, coiffeurs, maquilleurs et habilleuses.
La distribution d’origine, telle que recensée par Wikipédia, réunissait sept interprètes :
- Garou en Quasimodo, sonneur de cloches recueilli enfant par l’archidiacre
- Hélène Ségara en Esmeralda, la bohémienne protégée par Clopin
- Daniel Lavoie en Frollo, prêtre rongé par un désir qu’il ne peut assumer
- Bruno Pelletier en Gringoire, troubadour narrateur de l’histoire
- Patrick Fiori en Phœbus, capitaine des archers du roi
- Julie Zenatti en Fleur-de-Lys, fiancée de Phœbus
- Luck Mervil en Clopin, roi de la Cour des miracles
Trois vedettes venaient du Québec. Daniel Lavoie figurait sur l’album Les Romantiques, Bruno Pelletier avait déjà participé à Starmania au Théâtre Mogador en 1994 puis à La Légende de Jimmy, et Luck Mervil complétait ce trio. Les trois autres rôles sont revenus à des découvertes : Patrick Fiori, Julie Zenatti et Garou, autre Québécois.
Esmeralda, du studio au plateau
Le changement d’interprète entre le disque et la scène est resté le plus commenté. Noa avait accepté d’enregistrer Esmeralda, puis s’est désistée pour la scène en jugeant son français insuffisant. Plamondon, Cocciante et Maheu ont alors découvert Hélène Ségara, qui a créé le rôle et l’a porté au Palais des Congrès. Une longue liste de doublures et de repreneurs a ensuite fait vivre la partition, dont Mario Pelchat, France D’Amour, Damien Sargue, Natasha St-Pier, Richard Charest ou Matt Laurent.

Belle, un record de longévité dans les classements français
Aucune chanson française des années 1990 n’a mieux marché. Interprétée par Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori, Belle a passé dix-huit semaines consécutives en tête des ventes de singles en France, record ensuite battu en 2000 par Mambo No. 5 et ses vingt semaines. Le titre est resté soixante semaines dans le classement des cent meilleures ventes du SNEP et quarante-neuf semaines dans le top 50, meilleure longévité enregistrée dans ce classement.
Les chiffres de vente suivent la même courbe. Avec 2,5 millions d’exemplaires écoulés, Belle est le single le mieux vendu de la décennie 1990 en France et le troisième de tous les temps, d’après les données compilées par Wikipédia. En Wallonie, le titre a tenu six semaines à la première place de l’Ultratop et trente semaines consécutives dans le top 10.
Les Victoires de la musique 1999 ont récompensé le spectacle deux fois, dans la catégorie spectacle musical et pour la chanson de l’année attribuée à Belle. Le morceau a ensuite circulé bien au-delà de son répertoire d’origine :
- version anglaise chantée par Steve Balsamo, Garou et Daniel Lavoie
- traductions russe, italienne et espagnole montées avec les distributions locales
- version en créole haïtien écrite et interprétée par Evens Jean, avec Joe Doré et Gilbert Bailly
- adaptation zouk de Francky Vincent, accompagné de Thierry Cham et Jacques d’Arbaud
- reprise de Gims, Slimane et Dadju en avril 2021, dans un clip futuriste
Le reste de la partition a suivi. Le Temps des cathédrales ouvre et referme le spectacle, Vivre est devenue le grand air d’Esmeralda, Danse mon Esmeralda referme l’acte II sur Quasimodo. L’album, toutes versions confondues, dépasse 19 millions d’exemplaires vendus selon les chiffres relayés par Le Parisien.
Vingt pays, huit langues : la mécanique de l’export
Le spectacle a été joué dans plus de vingt pays et traduit en huit langues : anglais, italien, espagnol, russe, coréen, néerlandais, polonais et mandarin. La trajectoire se lit comme une carte :
- 1999 : premières à Bruxelles et à Montréal, tournées en France et au Canada
- 21 janvier 2000 : version anglaise raccourcie à Las Vegas, sept mois d’exploitation
- 23 mai 2000 : version anglaise au Dominion Theatre de Londres, dix-huit mois à l’affiche
- 28 novembre 2001 : version espagnole au Palau dels Esports de Barcelone
- 2002 : adaptation italienne mise en scène par David Zard, avec un théâtre construit à Rome pour l’accueillir, et version russe au Moscow Operetta Theatre
- 4 avril 2010 : version néerlandaise au Stadsschouwburg d’Anvers
- 9 septembre 2016 : version polonaise au Teatr Muzyczny de Gdynia
- 2024 : tournée de la version française en Chine
Deux escales chinoises méritent une mention à part. Le spectacle a été donné au palais de l’Assemblée du Peuple à Pékin fin 2002, pour le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, puis au Grand Opéra de Shanghai en janvier 2003.
La version anglaise, succès public et critiques partagées
Will Jennings a signé l’adaptation anglaise. Plusieurs créateurs parisiens ont rempilé pour Londres : Garou en Quasimodo, Daniel Lavoie en Frollo, Bruno Pelletier en Gringoire et Luck Mervil en Clopin, rejoints par Tina Arena en Esmeralda, Steve Balsamo en Phœbus et Natasha St-Pier en Fleur-de-Lys. Céline Dion figure sur l’album anglais en invitée, avec une nouvelle version de Vivre. Patrick Fiori souhaitait participer au disque sans reprendre le rôle dans la durée et ne maîtrisait pas l’anglais : Cocciante l’a écarté.
La presse britannique s’est montrée réservée sur la traduction et la direction du spectacle, tout en saluant la musique et les chorégraphies. Selon l’Oxford Encyclopedia of Popular Music, la production est malgré tout devenue le plus gros succès parmi les spectacles d’inspiration française créés dans le West End en 2000.

De la reprise 2016 au vingt-cinquième anniversaire
En février 2016, Plamondon et Cocciante annoncent un retour pour novembre. Le nouveau casting est dévoilé le 30 mai lors d’un show-case au Théâtre du Châtelet : Hiba Tawaji en Esmeralda, en alternance avec Elhaida Dani, Angelo Del Vecchio en Quasimodo, Martin Giroux en Phœbus, Alyzée Lalande en Fleur-de-Lys, Jay en Clopin et Richard Charest en Gringoire. De la troupe de 1998, seul Daniel Lavoie retrouve son rôle. La mise en scène reste fidèle à l’originale, les costumes de Fred Sathal étant actualisés sous la direction de Caroline Villette Van Assche.
La suite s’enchaîne sans rupture longue :
- 23 novembre 2016 au 8 janvier 2017 : série au Palais des Congrès de Paris
- 21 décembre 2018 au 6 janvier 2019 : nouvelle série dans la même salle
- 5 janvier 2019 : cinq millième représentation du spectacle
- 16 avril 2019 : W9 diffuse la captation des 16 et 17 janvier 1999, première retransmission télévisée, au lendemain de l’incendie de la cathédrale
- été 2022 : représentations à New York, selon le site officiel du spectacle
- 15 novembre 2023 : retour au Palais des Congrès pour le vingt-cinquième anniversaire
- 19 décembre 2025 : nouvelle série au Palais des Congrès, avec des dates annoncées à Budapest et Bucarest
Les compteurs divergent selon les sources, ce qui arrive souvent sur une exploitation aussi longue. Le tableau de tournées repris par Wikipédia totalise plus de 4 458 représentations devant 8 520 000 spectateurs. Le site officiel du spectacle affiche pour sa part plus de 6 000 représentations et plus de 16 millions de spectateurs. Le Guinness Book of Records, cité par Wikipédia, lui attribue par ailleurs la première année d’exploitation la plus réussie de l’histoire du genre.
Ce que Notre-Dame de Paris a changé pour la comédie musicale française
Avant 1998, le genre existait en France sans modèle économique reproductible. Après, chaque grosse production a suivi la même grammaire. Quatre principes en sont sortis, tous encore appliqués :
- Sortir un single locomotive plusieurs mois avant la première, pour remplir la salle par avance.
- Adapter une œuvre du patrimoine déjà connue, plutôt que financer la notoriété d’une histoire inédite.
- Recruter des interprètes peu connus que le spectacle révélera, ce qui lie leur carrière à la production.
- Concevoir dès l’écriture une version exportable, traduisible et transportable en tournée.
La filiation se voit à l’œil nu dans la décennie suivante. Gérard Presgurvic reprend la mécanique du single avec Les Rois du monde pour la comédie musicale Roméo et Juliette de 2001, Dove Attia et Albert Cohen l’industrialisent avec Le Roi Soleil puis Mozart l’Opéra Rock. Notre panorama des comédies musicales françaises replace ces titres dans la continuité ouverte par Starmania en 1979.
Reste une singularité que les héritiers n’ont pas égalée : la longévité. Un spectacle créé en 1998 qui remplit toujours la salle de sa création vingt-sept ans plus tard, avec un interprète de la troupe d’origine encore en scène, constitue un cas isolé dans le paysage francophone.
Prochaine étape pour découvrir l’œuvre autrement : écouter la version intégrale captée au Palais des Congrès en octobre 1998, acte I puis acte II dans l’ordre, plutôt que la compilation de tubes. Les chanteurs qui veulent travailler Le Temps des cathédrales ou Vivre trouveront dans nos techniques de chant pour améliorer sa voix les bases de souffle nécessaires, et dans notre guide de l’audition de comédie musicale le déroulé réel d’un casting.


